Elle ne relève ni du protocole ni de la convenance diplomatique : elle engage, elle reconnaît, elle interroge.
En évoquant, avec une solennité empreinte de pudeur, la mémoire des dix-sept agents locaux de l'Ambassade de France assassinés durant le génocide perpétré contre les Tutsi d'avril à juillet 1994, la représentation française à Kigali a posé un acte de vérité.
" Nous sommes ici rassemblés pour commémorer le génocide perpétré contre les Tutsi. Le dire n'est pas une formule. C'est une exigence historique. C'est une exigence morale. C'est une exigence politique aussi, car là où le crime est nié, là où les responsabilités se dissolvent dans des récits approximatifs, là où l'on contourne encore le mot ou l'on refuse de le prononcer, le silence tente de faire vaciller la vérité et rouvre les blessures. "
" Notre devoir, ici, est donc simple et impérieux : tenir ferme sur les faits, sur les responsabilités, sur la mémoire. Face aux silences, aux confusions entretenues, aux récits qui déplacent ou amoindrissent la réalité du crime, nous devons opposer la rigueur de l'histoire et la fidélité à la vérité des victimes ", a indiqué l'Ambassadrice à l'assistance.
Car au-delà de l'hommage rendu aux disparus, c'est la reconnaissance d'une défaillance tragique qui affleure : celle d'une institution qui, dans les ténèbres de l'histoire, ne fut pas en mesure de protéger les siens. Cette parole, en apparence simple, est en réalité lourde d'une densité morale rare : elle rompt avec les silences, elle fissure les dénis, elle humanise la mémoire.
En ce matin de mémoire, consacré au recueillement en hommage aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994 au Rwanda, la parole s'est élevée avec une gravité empreinte de pudeur et de noblesse.
Au nom des familles des employés locaux de l'Ambassade de France venues honorer la mémoire des leurs, Mme Ida-Alexandra a livré un témoignage d'une intensité bouleversante, honorant avec une dignité souveraine la mémoire de son oncle, Tony Kabanda, l'un des dix-sept agents de cette représentation diplomatique fauchés dans la tragédie.
Sans emphase ni acrimonie, mais avec cette retenue qui confère à la douleur sa plus haute élévation morale, elle a rappelé l'irréparable perte, inscrivant son propos dans une exigence de vérité et de mémoire.
" Nous n'accusons pas, nous venons témoigner ", a-t-elle déclaré, en une formule d'une sobriété saisissante, qui, loin de toute invective, élève le souvenir des disparus à la hauteur d'un devoir universel : celui de dire, avec dignité, pour que jamais ne s'efface la trace de ce qui fut.
Le geste commémoratif ainsi posé ne saurait être dissocié du lent et exigeant travail de réconciliation engagé entre la France et le Rwanda depuis 2021. Ce processus, fondé sur la reconnaissance des responsabilités françaises, ne se limite pas à une relecture du passé : il s'efforce d'en tirer les conséquences politiques, morales et diplomatiques.
En cela, l'hommage aux victimes ne relève pas uniquement du devoir de mémoire ; il participe d'une refondation des relations bilatérales sur des bases désormais assumées, lucides et, autant que possible, sincères.
Mais ce moment de recueillement ne se réduit pas à un dialogue entre États. Il interpelle l'universel. Lorsque l'ambassadrice évoque l'engagement de la France en faveur de la dignité humaine, de la justice et de la vérité historique, elle rappelle que le génocide contre les Tutsi ne constitue pas seulement une tragédie nationale : il est une blessure infligée à l'humanité tout entière. Dès lors, le souvenir ne peut être passif ; il exige vigilance, transmission et responsabilité.
Dans un monde où les passions identitaires, les discours de haine et les tentations négationnistes trouvent encore des relais, la mémoire du génocide contre les Tutsi agit comme un rempart fragile mais nécessaire.
Elle oblige à nommer les crimes, à reconnaître les victimes, à désigner les responsabilités. Elle impose aussi de refuser toute banalisation de l'horreur, toute relativisation de l'inacceptable.
Ainsi, lorsque la cérémonie s'achève sur ces mots : Twibuke. Twiyubaka, ce n'est pas seulement une injonction au souvenir, mais un programme éthique et politique. Se souvenir, pour ne pas trahir. Se reconstruire, pour ne pas répéter.
Dans la sobriété de cet hommage, dans la gravité de cette parole, l'Ambassadrice de France au Rwanda n'a pas seulement honoré des vies fauchées ; elle a contribué, modestement mais résolument, à l'édification d'une mémoire partagée, fondée sur la vérité, la dignité et la justice.
Une mémoire qui, pour être authentique, ne saurait éluder ni les ombres du passé ni les exigences de l'avenir.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Entre-recueillement-et-memoire-a-l-Ambassade-de-France-au-Rwanda.html