A travers une formulation d'une extrême gravité, le responsable politique de l'AFC/M23 affirme que ' si le régime de Kinshasa revendique la légitimité de tuer, de massacrer son propre peuple et de rayer des villages entiers de la carte, alors ceux qui soutiennent une telle logique doivent également intégrer deux notions fondamentales : d'une part, la légitime défense des victimes ; d'autre part, la caducité des conditions d'arrêt des hostilités'
Cette prise de position ne constitue pas seulement une réaction politique circonstancielle ; elle révèle une rupture plus profonde dans la perception même des mécanismes de paix et des cadres de négociation actuellement en vigueur. Derrière ces mots se dessine une remise en question radicale du principe selon lequel une partie au conflit pourrait continuer à invoquer des engagements diplomatiques tout en poursuivant des opérations militaires contre des populations civiles ou des zones sous contrôle rebelle.
La première notion invoquée par Bertrand Bisimwa, celle de la légitime défense, possède une portée à la fois politique, morale et juridique. Dans l'ordre classique du droit international, la légitime défense renvoie traditionnellement au droit reconnu à de répondre à une agression.
Mais dans les conflits internes contemporains, cette notion tend de plus en plus à être mobilisée par des communautés se considérant victimes de persécutions, d'attaques systématiques ou de violences étatiques ciblées.
C'est précisément sur ce terrain que se situe l'argument développé par l'AFC/M23. Selon cette logique, lorsqu'un pouvoir est accusé de bombarder des zones habitées, de viser indistinctement des populations civiles ou de détruire des localités entières, les groupes ou communautés concernés estimeraient disposer d'un droit naturel et politique à assurer leur propre protection.
La légitime défense devient alors non plus seulement un mécanisme juridique, mais une justification existentielle de la résistance armée face à ce qui est présenté comme une menace directe contre la survie des populations.
Cette rhétorique est particulièrement puissante dans les contextes de guerre asymétrique où les lignes séparant protection communautaire, rébellion politique et confrontation militaire deviennent extrêmement poreuses. Elle vise également à déplacer le centre de gravité moral du conflit : l'objectif n'est plus uniquement de se présenter comme une force politico-militaire contestant le pouvoir central, mais comme un acteur prétendant défendre des populations abandonnées ou ciblées par l'État lui-même.
Toutefois, cette notion demeure hautement sensible. Car dans les conflits armés internes, chaque camp tend précisément à revendiquer la légitime défense pour justifier l'usage de la force. Le pouvoir invoque la défense de l'intégrité territoriale et de la souveraineté nationale ; les groupes rebelles invoquent quant à eux la protection des populations qu'ils affirment représenter.
C'est cette collision de légitimités concurrentes qui transforme les guerres civiles en conflits particulièrement complexes, où chaque acteur cherche à imposer son propre récit moral et politique.
Mais c'est surtout la seconde notion avancée par Bertrand Bisimwa, celle de la caducité des conditions d'arrêt des hostilités qui introduit une dimension diplomatique extrêmement préoccupante. En droit comme en diplomatie, la caducité désigne l'idée qu'un engagement cesse de produire ses effets lorsque les conditions fondamentales ayant justifié son existence disparaissent ou sont violées de manière substantielle.
Appliquée aux cessez-le-feu et aux accords de désescalade, cette notion signifie qu'une partie peut considérer qu'elle n'est plus tenue par ses engagements si elle estime que l'autre camp a lui-même rompu les termes essentiels de l'accord.
Autrement dit, le discours de Bertrand Bisimwa laisse entendre que les mécanismes actuels de cessation des hostilités auraient perdu leur validité politique et opérationnelle dès lors que des attaques attribuées au régime de Kinshasa continueraient de viser certaines zones ou certaines populations.
Cette position revient implicitement à affirmer que les accords de paix ou de trêve ne sauraient fonctionner à sens unique : aucune partie ne peut raisonnablement exiger le silence des armes tout en poursuivant, selon ses adversaires, des opérations militaires offensives.
Une telle déclaration constitue un signal particulièrement alarmant pour les médiations régionales et internationales déjà fragilisées par les accusations mutuelles de non-respect des engagements. Car lorsqu'un acteur déclare les conditions d'arrêt des hostilités devenues caduques, cela signifie concrètement que le cadre politique destiné à contenir la guerre risque de perdre toute crédibilité sur le terrain. Les cessez-le-feu deviennent alors des instruments purement théoriques, incapables de suspendre réellement la dynamique militaire.
Cette évolution illustre l'une des tragédies récurrentes des conflits dans la région des Grands Lacs : l'effondrement progressif de la confiance entre les parties. Or aucune négociation durable ne peut survivre lorsque chaque camp considère que les engagements signés sont systématiquement violés ou instrumentalisés par l'autre.
La paix cesse alors d'être perçue comme un horizon crédible pour devenir une simple parenthèse tactique entre deux phases de confrontation.
Au-delà de la polémique immédiate, l'intervention de Bertrand Bisimwa révèle surtout une réalité plus profonde : la crise congolaise n'est plus seulement une confrontation militaire, mais une guerre des légitimités, des récits et des perceptions. Chaque camp tente de convaincre l'opinion nationale et internationale qu'il agit au nom de la protection des populations, de la justice ou de la souveraineté. Et dans cette bataille narrative, les notions de légitime défense et de caducité des cessez-le-feu deviennent des armes politiques aussi stratégiques que les affrontements sur le terrain.
Car lorsqu'un conflit atteint le point où les accords de paix eux-mêmes cessent d'être reconnus comme contraignants, ce n'est plus uniquement la stabilité militaire qui vacille ; c'est l'idée même d'une solution politique qui commence dangereusement à s'effondrer.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Bertrand-Bisimwa-monte-au-creneau.html