Invitée du podcast 'Dossier', elle a appelé les journalistes et les chercheurs à mieux documenter les causes historiques des violences, les activités des groupes armés et les expériences des communautés affectées.
Selon Coulibaly, la couverture médiatique internationale accorde souvent une place insuffisante aux persécutions historiques contre les Tutsi congolais, à la présence du groupe génocidaire FDLR, formé notamment par des individus responsables du Génocide contre les Tutsi en 1994, ainsi qu'aux conséquences de l'idéologie du génocide dans la région des Grands Lacs.
Elle critique également les récits qui font remonter l'histoire récente du conflit à la première guerre du Congo de 1996-1997, en présentant le renversement de Mobutu Sese Seko comme une " invasion rwandaise ", sans suffisamment tenir compte du contexte antérieur, notamment de la fuite des auteurs du génocide vers l'ancien Zaïre et des violences qui ont ensuite touché les communautés de la région.
" Dès lors que l'on commence à raconter l'histoire à partir d'un moment précis, on obtient un récit complètement différent ", a-t-elle déclaré, estimant que les conflits doivent être analysés dans leur ensemble plutôt qu'à travers une seule interprétation.
Une expérience personnelle marquée par la guerre
Née au début des années 1980 dans l'ex-Yougoslavie, Coulibaly a fui la guerre de Bosnie avec sa famille alors qu'elle avait environ 11 ans. Après avoir traversé la Serbie et la Croatie, puis l'Autriche et l'Italie, sa famille s'est installée en France comme réfugiée politique. Elle se souvient avoir quitté son domicile alors que les bombardements et les conditions difficiles de l'exil marquaient son quotidien.
Cette expérience, ainsi que le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994 et le génocide de Srebrenica en 1995, ont nourri sa réflexion sur les idéologies politiques, les divisions ethniques et les réactions de la communauté internationale face aux atrocités de masse.
Elle estime que les intérêts géopolitiques influencent souvent les décisions d'intervention et rappelle que les conséquences des génocides dépassent les frontières des communautés directement visées.
Son intérêt pour l'est de la RDC s'est développé sur près de deux décennies, d'abord à travers des publications universitaires et des documentaires, puis grâce à des visites régulières sur le terrain. Elle affirme avoir commencé à repérer, à la fin de 2021, des discours lui rappelant ceux qui avaient précédé le Génocide contre les Tutsi.

Des récits médiatiques à approfondir
Coulibaly reproche à certains journalistes et universitaires de reprendre des informations sans les vérifier suffisamment, permettant ainsi à des interprétations politiques de s'imposer au détriment du contexte historique.
Elle déplore également la tendance à représenter l'est de la RDC essentiellement à travers les violences, les déplacements de population et les souffrances. Évoquant ses échanges avec des journalistes étrangers, elle a rapporté que certains considéraient une journée marquée par des meurtres comme une journée de reportage réussie.
Elle plaide pour une couverture qui documente aussi les choix, les aspirations et la résilience des populations, ainsi que les motivations des personnes qui rejoignent les mouvements armés. Elle souligne toutefois que cette approche ne doit pas réduire l'attention portée aux atteintes aux civils et aux exactions présumées commises par toutes les parties.
Elle remet par ailleurs en question le recours aux entretiens téléphoniques et aux images satellitaires par certaines organisations internationales, estimant que ces méthodes doivent être complétées par des enquêtes locales et des vérifications indépendantes.
Elle affirme que certains récits pourraient être influencés par des acteurs ayant des intérêts politiques, notamment des personnes proches des autorités de Kinshasa. Ces accusations nécessitent cependant des preuves indépendantes, un désaccord avec les conclusions d'une organisation ne suffisant pas à démontrer qu'un rapport est fabriqué.
" Les gens ne prennent pas le temps ", a-t-elle regretté, appelant à recouper les informations, à confronter les versions concurrentes et à rendre les méthodes d'enquête plus transparentes.
Ces débats interviennent alors que les initiatives diplomatiques peinent à mettre fin aux combats. En août 2026, le gouvernement congolais et l'alliance AFC/M23 ont convenu d'une feuille de route définissant les prochaines étapes des négociations dans le cadre du processus de paix de Doha.
Les combats se sont néanmoins poursuivis dans certaines parties du Sud-Kivu.
Le panel de facilitateurs de l'Union africaine a en outre appelé les parties à respecter leurs engagements, à observer le cessez-le-feu et à coopérer avec les mécanismes chargés d'en surveiller l'application.
Par ailleurs, en octobre 2026, l'ancien président congolais Joseph Kabila a pris la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition issue de la réorganisation de l'AFC et du M23. Cette nouvelle appellation " vise à présenter le mouvement comme un projet politique national plus large ", alors que la coalition a également déclaré vouloir maintenir les engagements pris dans le cadre des négociations de Doha.

Pour Coulibaly, la persistance des violences impose de mieux examiner les activités des groupes armés, les discriminations ethniques et les persécutions visant certaines communautés. Elle rattache une partie des tensions actuelles aux classifications raciales de l'époque coloniale, qui ont contribué à renforcer les distinctions sociales et à politiser les identités. Elle rappelle également que des Tutsi congolais se sont vu refuser, à différentes périodes, la reconnaissance de leur appartenance à la communauté nationale.
Elle avertit que les discours légitimant la violence contre des groupes identifiés par leur origine risquent d'entretenir l'insécurité. Selon elle, l'idéologie du génocide dépasse les frontières nationales, ce qui en fait un enjeu régional et international.
Des enquêtes menées sur le terrain
Coulibaly indique se rendre régulièrement dans l'est de la RDC depuis près de quatre ans pour enquêter sur le conflit et rencontrer les communautés affectées. Sa démarche repose sur la remise en question des hypothèses initiales, le recoupement des informations et l'observation directe des événements.
Avec le photojournaliste burundais Teddy Mazina, elle réalise des reportages vidéo publiés sur Conspiracy Tracker Great Lakes (CTGL). Ayant également publié des analyses dans The Pan-African Review, elle contribue, à travers ces travaux, à rendre les expériences locales accessibles à un public international grâce aux entretiens, à la photographie, à la traduction et à l'analyse contextuelle.
Elle appelle ainsi les journalistes et les chercheurs à approfondir le contexte historique des conflits, à examiner le langage utilisé pour les décrire et à donner davantage la parole aux personnes directement touchées par les violences.
" Une fois que l'on comprend les réalités, une fois que l'on comprend ce qui se passe réellement, on ne peut plus simplement revenir en arrière ", a-t-elle affirmé.
Pour elle, une meilleure compréhension de l'est de la RDC exige de dépasser les récits habituels, de vérifier les éléments qui étayent les différentes interprétations et de tenir compte des conséquences humaines de la manière dont la région est présentée au reste du monde.
