Goma en fut l'illustration la plus spectaculaire. Minembwe semble aujourd'hui en devenir la réplique tragique.
Plusieurs mois avant la chute de Goma sous le contrôle de l'AFC), la ville avait été transformée en une véritable citadelle saturée de forces hétéroclites.
S'y entremêlaient plus de 22 000 combattants Mai-Mai et FDLR, environ 40 000 militaires des FARDC incluant les unités spéciales dites " Hiboux " , 1 500 mercenaires roumains, 10 000 militaires burundais, ainsi que près de 3 500 soldats sud-africains, tanzaniens et malawites déployés dans le cadre des engagements régionaux.
A cet impressionnant dispositif terrestre s'ajoutaient des frappes aériennes, avions Sukhoi, drones CH-4, hélicoptères de combat soutenu par une logistique sophistiquée fournie par les contingents des Nations unies.
Dans l'entourage du président Félix Tshisekedi et parmi certaines composantes de la SADC, l'option militaire semblait alors érigée en unique horizon stratégique. Des déclarations laissaient même entendre que la confrontation pourrait dépasser le cadre territorial congolais et se prolonger jusqu'à Kigali, inscrivant ainsi le conflit dans une logique d'escalade régionale assumée.
C'est dans ce contexte qu'intervient la mort du général Peter Tchirimwami. Selon plusieurs sources, il aurait été tué par ses propres hommes, symptôme ultime du désordre et de la fragmentation du commandement sur le front.
Il fut rapporté que le président Tshisekedi aurait exprimé la volonté de reconquérir le terrain sans recourir à des officiers tutsis. Or, après la disparition de Tchirimwami, des contingents burundais, démoralisés, auraient réclamé un encadrement assuré par des officiers tutsis, estimant que la discipline et la cohésion faisaient défaut.
Deux généraux, Gasita et Pacifique Masunzu, auraient alors été sollicités pour tenter de contenir l'effondrement du front. Le général Masunzu aurait, selon certaines sources, échappé à la capture à deux reprises, notamment avant et après la chute de Bukavu.
La perte de Goma entraîna un déplacement du centre de gravité militaire vers le Sud-Kivu. Pourtant, Bukavu ne fut pas considérée comme une priorité stratégique absolue. L'attention, progressivement, se cristallisa sur Minembwe. Ce glissement interroge : la logique poursuivie ne semblait plus strictement territoriale ou opérationnelle ; elle prenait les contours d'une fixation ciblée.
Un redéploiement massif fut opéré autour des Hauts Plateaux. Environ 4 000 militaires burundais auraient été positionnés entre Kaziba et Gashama ; 7 000 autres derrière les Hauts Plateaux d'Uvira vers Mwenga ; 6 000 dans la zone immédiate de Minembwe ; plus de 20 000 militaires des FARDC et des Wazalendo sur divers axes périphériques. Un blocus de fait s'installa, renforçant l'isolement de la localité.
Après la prise d'Uvira par l'AFC, les troupes de la coalition quittèrent les Hauts Plateaux. Les forces burundaises, comprenant que la ville serait cédée, auraient intensifié leurs attaques contre Minembwe, sans cibler d'autres localités du Sud-Kivu. Ce choix stratégique, concentré et exclusif, alimente les interrogations.
Depuis plusieurs semaines, Minembwe subirait des bombardements d'une intensité exceptionnelle : jusqu'à 140 bombes quotidiennes, lancées par avions de guerre ou drones CH-4, auxquelles s'ajouteraient des attaques régulières de drones kamikazes.
Ce dispositif serait appuyé par environ 25 000 combattants forces burundaises, milices Mai-Mai, FDLR, techniciens tanzaniens et sociétés militaires privées, dont certaines sources évoquent Blackwater avec, selon des allégations, un soutien logistique extérieur.
Or, Minembwe se situe à plus de 300 kilomètres du Nord-Kivu, où se trouvait le front principal. Stratégiquement, la défense des abords du lac Tanganyika ou d'autres corridors logistiques aurait pu apparaître prioritaire.
Pourtant, le choix fut fait de maintenir un blocus à Bibokoboko, autre terre ancestrale des Banyamulenge et de concentrer l'effort militaire sur Minembwe, localité qui, objectivement, ne présente pas une valeur stratégique supérieure à d'autres centres urbains du Sud-Kivu.
Dès lors, l'hypothèse d'une guerre strictement économique ou sécuritaire paraît insuffisante. La répétition d'une surmilitarisation extrême, dans un espace associé à une communauté spécifique, suggère une dimension idéologique et identitaire.
Le conflit, au-delà des ressources et des lignes de front, pourrait s'inscrire dans une dynamique d'ethnicisation du champ de bataille. Une telle évolution serait lourde de conséquences pour la cohésion nationale congolaise et pour la stabilité régionale.
L'implication du Burundi accentue cette complexité. Absent des cadres diplomatiques tels que Doha ou Washington, Bujumbura s'est néanmoins engagé militairement de manière significative.
Or, le Burundi demeure marqué par une histoire politique profondément structurée par les antagonismes entre Hutus et Tutsis. Certains observateurs estiment que des segments du pouvoir burundais perçoivent la présence tutsie dans la région comme une menace potentielle à leur stabilité interne.
Si cette lecture devait guider des choix stratégiques, elle risquerait d'inscrire le conflit congolais dans une continuité des fractures historiques régionales.
Le Rwanda, pour sa part, porte la mémoire d'un exil prolongé de dizaines de milliers de ses ressortissants, contraints à vivre hors de leur patrie durant des décennies en raison de violences et de discriminations ethniques, jusqu'au génocide perpétré contre les Tutsis en 1994.
Toute dynamique régionale ravivant des logiques d'exclusion ou de persécution pourrait être perçue à Kigali comme une menace existentielle.
L'alliance objective entre certains segments du pouvoir congolais et le Burundi pourrait ainsi être interprétée comme la réactivation de lignes de fracture anciennes, aux répercussions transfrontalières. Si cette trajectoire se confirmait, elle transformerait un conflit déjà complexe en une crise régionale à haute intensité idéologique.
Il appartient aux partenaires internationaux de mesurer la gravité de cette possible mutation. Une guerre qui se mue en affrontement identitaire dépasse les calculs tactiques et échappe rapidement aux médiations classiques.
Minembwe, à cet égard, n'est peut-être pas seulement un point sur la carte : elle pourrait devenir le symbole d'un conflit dont la nature, si elle n'est pas comprise à temps, risque d'embraser durablement la région des Grands Lacs.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Minembwe-ou-nouvel-epicentre-d-une-guerre-aux-accents-identitaires.html