Ce jour-là, un discours génocidaire a été diffusé en direct sur la chaîne publique de la République démocratique du Congo, la RTNC. Il n'a pas été prononcé par un agitateur marginal. Ni par un démagogue ivre dans un bar, ni par un musicien de rumba cherchant à galvaniser une foule. Il a été délivré par le général-major Sylvain Ekenge, porte-parole officiel des FARDC, l'armée nationale d'un État membre des Nations unies. Il ne s'agissait ni d'un dérapage, ni d'un lapsus, ni d'un accès de colère isolé. Le propos était venimeux, préparé, méthodiquement articulé, et prononcé avec toute l'autorité que confèrent l'uniforme et l'État.
Et le monde ? Il a à peine sourcillé. Seuls deux responsables politiques étrangers en exercice ont réagi immédiatement et sans ambiguïté. Depuis Bruxelles, le vice-Premier ministre et ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a condamné ce discours avec retenue mais sans équivoque.
Depuis Kigali, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a publié sur X une réaction claire et ferme, nommant le danger pour ce qu'il était et refusant de banaliser l'incitation génocidaire déguisée en patriotisme. Ces deux responsables ont reconnu ce que tout étudiant sérieux des génocides a immédiatement perçu : l'incitation à la haine, la déshumanisation, la paranoïa racialisée et l'ossature idéologique de la violence de masse.
La Belgique a réagi parce qu'elle a reconnu le schéma. D'autres ont choisi de ne pas le faire.
Le fait que ces réactions soient venues de la Belgique et du Rwanda n'a rien d'anecdotique. La Belgique, entravée par le poids historique de son rôle lamentable dans la région des Grands Lacs africains, reconnaît l'architecture de la violence de masse lorsqu'elle l'entend. Le Rwanda, qui a payé le prix ultime de l'indifférence du monde, a appris, dans le sang et l'abandon, que le silence tue. Ces deux réactions tranchaient nettement avec la paralysie morale observée ailleurs.
Le silence : encore une fois
Des Amériques à l'Afrique, d'Addis-Abeba à New York, de l'Union africaine au Conseil de sécurité des Nations unies, rien ne ressemblait à un quelconque sentiment d'urgence.
Le silence de Washington était assourdissant. Le département d'État américain, qui ne se lasse jamais d'invoquer la paix dans la région des Grands Lacs, n'a rien dit. La Maison-Blanche, toujours prompte à faire la leçon sur la démocratie et les droits humains, est restée muette. L'Union européenne, pourtant si prolixe et inventive en déclarations, communiqués et expressions de préoccupation soigneusement calibrées, s'est enfoncée dans un mutisme sans colonne vertébrale.
L'Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba et qui fut fondée sur la promesse de " solutions africaines aux problèmes africains ", s'est comportée comme si l'incitation au génocide relevait d'une simple note interne plutôt que d'une alarme continentale. Des États africains pris individuellement, dont certains dirigeants doivent leur propre survie à l'expression " Plus jamais ça ", ont préféré le confort à la conscience. L'Assemblée législative de l'Afrique de l'Est est restée, elle aussi, cliniquement silencieuse. Ils invoqueront le fait qu'elle était en période de récess.
Plus alarmant encore fut le silence du bureau même chargé de prévenir précisément ce type de crime : celui du Conseiller spécial des Nations unies pour la prévention du génocide. Chaloka Beyani, ressortissant zambien, nommé en août 2025, n'a rien déclaré. Sa prédécesseure, Alice Wairimu Nderitu, du Kenya, avait au moins appris, fût-ce imparfaitement, que le silence face à l'agitation haineuse constitue en soi une forme de complicité.
Beyani, Africain et ressortissant d'un pays voisin de la RDC, a échoué au premier test sérieux de son mandat. La prévention commence par la capacité à nommer le danger lorsqu'il apparaît. Il ne l'a pas fait.
Pour certains, y compris, sans doute, pour ceux qui siègent confortablement au sein de ces institutions, les réactions venues de Bruxelles et de Kigali ont pu paraître excessives. Après tout, aucun massacre de masse n'a immédiatement suivi. Puisqu'aucun fleuve de sang n'a envahi les écrans de télévision, aucune session d'urgence n'a été convoquée. Elles ont été jugées inutiles. Est-ce réellement logique ? Non. Cette exigence grotesque de cadavres avant toute condamnation est précisément le mode de gestation du génocide : la haine banalisée, l'autorité sans entrave et l'indifférence institutionnelle.
Des leçons douloureuses
Les Rwandais ont déjà vécu cela. Avant le 7 avril 1994, les signes avant-coureurs étaient sans équivoque au Rwanda. La tristement célèbre RTLM empoisonnait quotidiennement les ondes. Le FPR alertait la communauté internationale. Le commandant de la MINUAR, le général Roméo Dallaire, envoya à New York, le 11 janvier 1994, son désormais célèbre " fax sur le génocide ". Les ambassades étrangères basées à Kigali savaient. La force des Nations unies savait. Et pourtant, la décision fut prise, non pas de manière explicite, mais de facto, de laisser faire, tandis que les plans d'évacuation des ressortissants étrangers étaient discrètement finalisés.
Pour de nombreux Rwandais, cette indifférence ne commence pas en 1994. Elle était déjà manifeste la veille de Noël 1963 et s'est prolongée durant les premiers mois de 1964, lorsque des massacres contre les Tutsi ont ravagé certaines régions du pays.
Des familles furent traquées dans les églises durant ce qui aurait dû être des jours sanctifiés de rassemblement et de renouveau. Des maisons furent incendiées alors que des chants de Noël auraient dû résonner.
De nombreux enfants tutsi ont appris très tôt que les mois de décembre et janvier n'étaient pas des saisons de joie, mais de deuil. Pendant des décennies, nombre de survivants ont grandi incapables de célébrer Noël ou le Nouvel An, non par abstinence rituelle, mais parce que ces dates étaient devenues des anniversaires de perte.
Il y a aujourd'hui des Rwandais bien vivants qui sont nés en exil durant cette période, qui ont grandi sans jamais connaître le visage ni la voix de leurs parents, et dont l'enfance a été façonnée par l'absence et les questions sans réponse. Pour eux, entendre un général en uniforme déverser une haine ethnique le 27 décembre n'avait rien de théorique ni d'académique. C'était la réouverture d'une blessure ancienne, le rappel brutal que la tolérance du monde à l'égard de l'incitation à la haine n'a pas évolué au même rythme que sa technologie.
Les paroles d'Ekenge ne sont pas tombées sur un terrain neutre ; elles se sont abattues sur un tissu cicatriciel historique, formé par des décennies de haine restée impunie. Les survivants se souviennent encore des voix de Grégoire Kayibanda et d'Anastase Makuza.
Ce qui s'est produit à Kinshasa le 27 décembre 2025 s'inscrit dans le même schéma. La différence ne réside pas dans le contenu de la haine, mais dans la technologie utilisée pour la diffuser. Des extraits du discours d'Ekenge se sont propagés instantanément sur WhatsApp, TikTok et d'autres plateformes.
Il n'y avait aucune excuse liée à la distance, aucune possibilité d'invoquer l'ignorance, aucun retard dans la circulation de l'information. Ce que Maxime Prévot a entendu à Bruxelles et ce qu'Olivier Nduhungirehe a entendu et condamné depuis Kigali pouvait être entendu quelques minutes plus tard à Washington, Pretoria, Addis-Abeba, Londres, Brasília, Pékin, ou même à Tahiti ou aux Fidji.
Il est important de souligner ceci : l'information, à elle seule, ne produit pas spontanément l'action, surtout lorsque le crime est soutenu ou toléré par l'État. Si le discours d'Ekenge n'avait pas été approuvé, ou à tout le moins toléré, par l'État congolais, le général-major aurait été arrêté et traduit en justice au plus tard le lundi 29 décembre. Cela ne s'est pas produit, alors même que ses actes constituent une infraction pénale.
Le fait de ne pas le poursuivre n'est pas une omission procédurale ; c'est un geste politique. Cela envoie un message clair aux soldats, aux milices et aux foules : l'incitation est acceptable, la haine n'a aucun coût, et la violence, lorsqu'elle surviendra, sera excusée comme spontanée ou inévitable.
La MONUSCO, mission de maintien de la paix des Nations unies, ne peut en aucun cas prétendre à l'innocence dans cette affaire. Elle travaille étroitement avec les FARDC. Elle forme, appuie et coordonne ses actions avec l'institution même dont le porte-parole a tenu ces propos. Le silence de la MONUSCO n'est pas une position de neutralité ; c'est une forme d'approbation par omission.
Le sort des abandonnés
Pendant ce temps, de nombreux civils banyamulenge ont été tués ces derniers jours, les forces de Kinshasa étant appuyées par le Burundi. Il n'y a eu aucune indignation internationale digne de ce nom, hormis celle de quelques militants des droits humains et du représentant permanent du Rwanda auprès des Nations unies.
Aucune réunion d'urgence. Aucune clarté morale. Pourtant, lorsque l'AFC/M23 et Twirwaneho ont pris le contrôle d'Uvira, apportant un rare moment d'espoir aux survivants de la ville et des hauts plateaux de Minembwe, la communauté internationale a soudain retrouvé sa voix.
L'exigence de leur retrait a été rapide et bruyante. Cette asymétrie est éloquente. Elle a envoyé un message limpide aux acteurs génocidaires : tant qu'ils se drapent dans l'habit de " l'autorité de l'État ", leurs crimes seront gérés, relativisés ou ignorés.
C'est ainsi que l'impunité devient une norme et une politique internationales.
Peut-être sommes-nous alors injustes ou impatients. Peut-être que le monde attend simplement la fin des fêtes, la reprise complète des bureaux, l'allègement des agendas diplomatiques. Peut-être que les réactions viendront deux semaines plus tard, une fois les congés terminés et l'indignation devenue moins dérangeante.
Ou peut-être que l'inquiétude " sérieuse " ne se manifestera qu'au moment où la République démocratique du Congo prendra son siège de membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, un espace où le décorum remplace souvent la vérité et où le pouvoir protège la culpabilité.
Après tout, lorsque le génocide contre les Tutsi a eu lieu en 1994, le Rwanda lui-même était membre non permanent du Conseil de sécurité, présent, assis à défendre un gouvernement génocidaire, tandis que les Tutsi étaient abandonnés.
L'histoire, semble-t-il, ne se contente pas de se répéter ; elle se moque de nous. Et tant que l'indifférence ne sera pas nommée pour ce qu'elle est, un choix délibéré, la question ne sera pas de savoir si le génocide peut se reproduire, mais avec quelle complaisance le monde le regardera se dérouler.
Lorsqu'une autorité gouvernementale déclare qu'un groupe de personnes est intrinsèquement dangereux, génétiquement prédisposé au mal, ou conditionné dès l'enfance à tromper et détruire, il ne s'agit pas de rhétorique : c'est de l'incitation. L'histoire a déjà tranché sur cette question. Si vous entendez un tel langage et choisissez de ne pas agir, vous n'êtes pas neutre. Vous êtes un complice silencieux.
Le monde doit être secoué de ce confort de l'indifférence, car le silence n'est pas une posture neutre : c'est un message. Il dit aux communautés ciblées en RDC que leurs vies sont négociables, que leur peur constitue un coût collatéral acceptable au nom de la commodité géopolitique.
Il dit aussi à leurs voisins, ceux qui vivent encore pacifiquement à leurs côtés, que la coexistence n'offre aucune protection lorsque la haine est sanctionnée d'en haut. Lorsque les institutions internationales détournent le regard, elles ne se contentent pas de faillir à leur devoir de protection ; elles instruisent.
Elles enseignent aux populations en danger que leur survie ne dépendra pas des appels à la loi, aux normes ou à la conscience morale, mais de leur propre capacité à résister à l'anéantissement lorsque le moment viendra. C'est une leçon effrayante, mais l'histoire l'a répétée maintes fois. Les Arméniens l'ont apprise. Les Juifs européens l'ont apprise. Les Tutsi l'ont apprise. D'autres l'apprennent aujourd'hui.
Les questions doivent donc être posées, sans détours et sans anesthésie diplomatique : apprendrons-nous un jour de nos erreurs passées ? Le génocide est-il encore un crime, ou n'est-il qu'une gêne à gérer avec un langage diplomatique élégant ? " Plus jamais ça " signifie-t-il quelque chose au‑delà des discours cérémoniels et des commémorations ? Ou n'est-ce qu'un slogan invoqué lorsque cela est sûr, à la mode et sans coût ?
Le 27 décembre 2025 aurait dû déclencher des alarmes dans le monde entier. Au lieu de cela, il a mis en lumière une réalité familière et inquiétante : l'indifférence est, une fois de plus, laissée faire son uvre. Et nous savons où cette route mène.
Le message transmis par le silence est brutal dans sa clarté : n'attendez pas de l'empathie, n'attendez pas de l'urgence, n'attendez pas de secours. Attendez des déclarations trop tardives, des résolutions édulcorées et des regrets prononcés sur des tombes. Si le monde ne confronte pas de manière décisive l'incitation dès qu'elle apparaît, en la nommant, en la condamnant, en la sanctionnant, il perd alors le droit de s'indigner lorsque la violence éclatera.
L'indifférence face aux discours génocidaires n'est pas passive ; elle est préparatoire et dangereuse. Elle ouvre l'espace où les crimes deviennent possibles, puis inévitables. Le choix qui se présente à la communauté internationale n'est donc ni abstrait ni philosophique. Il est immédiat et moral : soit démanteler dès maintenant le confort du silence, soit accepter la responsabilité de ce que ce silence rend possible demain.
Tom Ndahiro
Source : https://fr.igihe.com/Le-silence-et-l-indifference-sont-des-facilitateurs-du-genocide.html