Les stratagèmes de prédation, loin d'être marginaux, se sont institutionnalisés au fil des années, au point de constituer une véritable grammaire du pouvoir. On grossit artificiellement les effectifs de l'administration, on invente des agents fantômes, on attribue des salaires fictifs, puis l'on procède au décaissement de fonds publics qui, aussitôt libérés, se volatilisent dans les circuits opaques de l'appropriation privée.
C'est dans ce contexte délétère que le Fonds monétaire international tire aujourd'hui la sonnette d'alarme. L'institution de Bretton Woods dénonce une explosion incontrôlée de la masse salariale au sein de l'administration publique congolaise, qualifiée sans ambages de " risque budgétaire majeur ".
Les dépenses de personnel excèdent déjà les projections établies pour les exercices 2025 et 2026, compromettant gravement la trajectoire de consolidation budgétaire que le pays s'était pourtant engagé à suivre.
A Kinshasa, l'heure n'est plus aux artifices comptables ni aux réformes cosmétiques : il est désormais question de préserver la stabilité macroéconomique elle-même, menacée par une inflation administrative devenue hors de contrôle.
L'État budgétivore contre l'investissement productif : une faillite politique
Au-delà des chiffres et des avertissements techniques, cette dérive salariale révèle une réalité plus profonde : celle d'un État capturé par des intérêts particuliers, incapable de hiérarchiser ses priorités au service du bien commun. Les dépenses courantes et singulièrement celles liées à une administration hypertrophiée, absorbent une part toujours plus importante des recettes publiques. Ce faisant, elles étouffent toute capacité d'investissement productif, sacrifiant les secteurs vitaux que sont les routes, l'énergie, l'eau, ou encore les infrastructures de base, sans lesquelles aucun développement durable n'est envisageable.
La société civile, lucide et amère, ne s'y trompe pas. Elle dénonce le maintien d'institutions obsolètes, coûteuses et inefficaces, survivances d'un État patrimonial qui se refuse à toute rationalisation.
Pire encore, la création récurrente de nouvelles structures administratives, souvent redondantes, vient dédoubler les missions d'organismes déjà existants, aggravant la fragmentation institutionnelle et alourdissant un budget exsangue.
Cette prolifération bureaucratique n'est pas le fruit de la nécessité, mais celui du calcul politique : lorsque Nicolas Kazadi, ancien ministre des Finances de la République démocratique du Congo, choisit de " crever l'abcès " sur un plateau de télévision, il ne se livra point à une confidence anodine, mais à une véritable mise à nu des mécanismes internes du pouvoir.
Il révéla que la seule Présidence de la République avait, en marge des prévisions budgétaires, créé près d'une cinquantaine de structures nouvelles, échappant à toute planification rigoureuse et grevant insidieusement les finances publiques. Cette prolifération organique, dissimulée sous les oripeaux de la modernisation institutionnelle, s'apparente moins à une nécessité administrative qu'à une stratégie d'occupation des espaces de rente.
Car multiplier les postes, alourdir les frais de fonctionnement et consentir des salaires exorbitants ne relève pas d'un simple désordre technique : c'est instituer un système. Chaque structure supplémentaire devient un foyer de dépendance, chaque nomination un lien d'allégeance, chaque avantage consenti une fidélité achetée à vil prix.
Ainsi se tisse, au cur même de l'État, une toile de clientèles savamment entretenue, où la dépense publique ne sert plus l'intérêt général, mais consolide des loyautés personnelles. Loin d'être accidentelle, cette dérive procède d'une logique politique assumée : celle d'un pouvoir qui confond gouvernance et distribution de prébendes et transforme la République en instrument de conservation de soi.
Ainsi, la crise de la masse salariale n'est pas un simple déséquilibre technique ; elle constitue le miroir fidèle d'une faillite politique et morale. Tant que l'État congolais ne rompra pas avec cette culture de prédation, tant qu'il ne substituera pas à la logique du partage du butin celle de l'intérêt général, les avertissements du FMI resteront lettre morte, et la République démocratique du Congo continuera de compromettre son avenir au profit d'un présent confisqué par quelques-uns.
Tite Gatabazi