Plus tard, lors de sa conférence de presse, le même adoptait un ton d'une désinvolture singulière à propos de la question des migrants, évoquant avec une légèreté confondante qu'" il s'agit d'un service entre amis ".
A travers ces propos se dessinait une posture nouvelle : celle d'un pouvoir congolais qui ne cherche plus à dissimuler sa proximité ostentatoire avec Washington, comme si l'adossement à la puissance américaine constituait désormais la principale garantie de survie politique du régime.
Cette familiarité affichée avec les cercles du pouvoir américain n'est cependant ni innocente ni gratuite. Elle s'inscrit dans une logique géopolitique beaucoup plus vaste, où les minerais stratégiques du Congo deviennent la monnaie d'échange d'une alliance tacite entre un pouvoir en quête de pérennité et une administration américaine obnubilée par l'accès aux ressources critiques indispensables aux industries technologiques et militaires du XXIe siècle.
Derrière les discours enjôleurs sur les infrastructures, les investissements et les opportunités économiques, se profile en réalité une mécanique plus brutale : celle de la sécurisation des intérêts stratégiques américains au prix d'un affaiblissement progressif des exigences démocratiques en République démocratique du Congo.
L'administration de Donald Trump n'a jamais véritablement caché sa doctrine. La démocratie, les droits fondamentaux ou la légitimité institutionnelle ne constituent plus des impératifs diplomatiques centraux dès lors que les intérêts économiques et stratégiques américains sont garantis.
Dans cette vision transactionnelle du monde, les États fragiles deviennent des espaces de négociation commerciale où l'on échange l'accès aux richesses naturelles contre une protection diplomatique implicite. Kinshasa semble avoir parfaitement compris cette logique et s'y être accommodé avec un empressement troublant.
Or, cette convergence d'intérêts intervient dans un contexte politique particulièrement préoccupant. Le mandat constitutionnel de Tshisekedi doit s'achever en 2028. Pourtant, les signaux envoyés depuis plusieurs mois convergent vers une même direction : celle d'une révision constitutionnelle destinée à ouvrir la voie à un troisième mandat.
Le scénario est d'une familiarité accablante pour le peuple congolais. Aujourd'hui, l'histoire semble vouloir se répéter sous des formes à peine renouvelées.
La guerre dans l'Est devient ainsi un instrument politique commode. Elle sert à justifier l'exception permanente, à entretenir la peur collective et à préparer les esprits à l'idée qu'un calendrier électoral pourrait devenir secondaire face aux impératifs sécuritaires.
Cette rhétorique du chaos utile constitue l'un des plus vieux ressorts des régimes fragilisés : transformer l'instabilité qu'ils n'ont pu résoudre en argument de leur propre prolongation.
Mais ce qui distingue la séquence actuelle des précédentes crises politiques congolaises réside dans la perception grandissante d'un soutien américain assumé au régime. La levée de l'immunité de Joseph Kabila, sa condamnation par contumace et surtout les sanctions américaines annoncées contre lui ont été interprétées par une large partie de l'opinion comme un alignement spectaculaire de Washington sur les priorités politiques de Tshisekedi.
Toutefois, la question fondamentale demeure celle du timing. Pourquoi maintenant ? Pourquoi au moment précis où le pouvoir actuel cherche à neutraliser méthodiquement toute alternative politique crédible ?
Dans les rues de Kinshasa comme dans les débats numériques congolais, une conviction s'installe progressivement : Washington aurait choisi son camp. Et ce choix ne serait nullement motivé par une exigence démocratique ou morale, mais par la nécessité de garantir un accès privilégié aux minerais stratégiques congolais cobalt, coltan, lithium, cuivre devenus indispensables à la compétition mondiale entre grandes puissances.
L'annonce controversée d'une force paramilitaire spéciale destinée à protéger les mines n'a fait qu'accentuer cette perception. Même si l'ambassade américaine a tenté de minimiser ou de démentir certains aspects de cette initiative, l'effet politique était déjà produit.
Aux yeux de nombreux Congolais, les puissances étrangères apparaissent désormais davantage préoccupées par la sécurisation des corridors miniers que par la protection effective des populations civiles abandonnées depuis des décennies à l'insécurité chronique, aux massacres récurrents et à l'effondrement des services publics.
Le plus tragique dans cette séquence politique réside peut-être dans la banalisation progressive de l'abandon de souveraineté. Jadis, les élites congolaises cherchaient au moins à préserver les apparences de l'indépendance nationale. Désormais, certains responsables semblent revendiquer avec une désarmante fierté leur proximité avec les puissances étrangères, comme si l'on pouvait gouverner durablement un peuple en donnant le sentiment que les décisions fondamentales se négocient ailleurs, dans les salons feutrés de Washington, d'Abou Dhabi ou des grandes multinationales extractives.
Or, l'histoire africaine enseigne une vérité constante : les alliances fondées exclusivement sur les intérêts immédiats sont d'une redoutable volatilité. Les grandes puissances soutiennent rarement des hommes ; elles soutiennent des intérêts. Et lorsque les rapports de force changent, les fidélités diplomatiques se dissolvent avec une rapidité implacable. Ceux qui croient trouver dans la bénédiction américaine une assurance politique éternelle oublient souvent que la géopolitique ne connaît ni amitié durable ni gratitude perpétuelle.
À vouloir transformer les minerais congolais en instrument de consolidation d'un pouvoir fragilisé, le risque est immense : celui de substituer à la souveraineté populaire une souveraineté marchande, où la légitimité politique ne procède plus du suffrage des citoyens mais de la capacité à satisfaire les intérêts stratégiques des puissances étrangères. Une telle trajectoire porte en elle les germes d'une défiance profonde, durable et potentiellement explosive.
Car un peuple peut tolérer longtemps la pauvreté, les promesses non tenues ou même les défaillances institutionnelles. Mais il accepte rarement sans ressentiment durable l'idée que ses ressources, son destin politique et sa souveraineté deviennent les variables d'ajustement d'arrangements géostratégiques conclus loin de lui et souvent contre lui.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Les-minerais-contre-la-souverainete.html