Le langage de l'impunité ou la médiation disqualifiée #rwanda #RwOT

webrwanda
0

Dans une déclaration particulièrement sévère publiée sur son compte X, Corneille Nangaa, coordonnateur politique de l'AFC/M23, s'est élevé avec virulence contre ce qu'il présente comme des bombardements délibérément dirigés contre des populations civiles congolaises.

Selon lui, ces frappes, qui ont causé la mort de plus de trente personnes et fait de nombreux blessés à Mushake, ne relèvent ni d'un accident opérationnel ni d'une méprise militaire, mais d'une action connue, documentée et assumée par les autorités de Kinshasa et leurs alliés militaires.

A travers cette sortie, ce n'est pas seulement un épisode tragique de plus dans l'interminable conflit de l'Est de la RDC qui est dénoncé. C'est, plus profondément encore, la question du rapport entre puissance, impunité et légitimité internationale qui est brutalement posée.

Car derrière les accusations portées contre le régime de Félix Tshisekedi se dessine une critique autrement plus grave : celle d'un pouvoir qui se considére désormais affranchi de toute contrainte diplomatique, morale ou juridique du fait de ses alliances stratégiques et de ses partenariats géopolitiques.

Le propos de Corneille Nangaa repose en effet sur une idée centrale : le pouvoir de Kinshasa aurait progressivement intégré la conviction qu'aucune violation des accords de paix, aucune opération militaire controversée, aucun bombardement meurtrier ne pourrait désormais susciter de véritables conséquences internationales dès lors que le régime continuerait à bénéficier du soutien politique et stratégique des États-Unis.

Cette perception, qu'elle soit exacte ou non, est en elle-même redoutable. Car lorsqu'un État commence à croire que ses alliances valent absolution anticipée, alors la frontière entre raison et dérive autoritaire devient dangereusement poreuse.

L'accusation formulée contre le Département d'État américain et plus précisément contre le Bureau des Affaires africaines est, elle aussi, d'une gravité considérable. Ce que reproche l'AFC/M23 à Washington n'est pas uniquement le silence ou la prudence diplomatique ; c'est une forme de relativisme politique qui, en refusant de désigner explicitement un responsable pourtant présenté comme identifiable, finirait par installer une équivalence morale entre victimes et auteurs des violences.

Or, dans les zones de conflit, cette neutralité mal calibrée produit souvent des effets dévastateurs. Elle alimente les ressentiments, nourrit les discours de défiance et détruit progressivement la crédibilité des mécanismes de médiation.

Car une médiation ne repose pas uniquement sur des réunions, des communiqués ou des accords signés dans des capitales étrangères. Elle repose avant tout sur une confiance minimale dans l'impartialité des acteurs censés l'encadrer. Dès lors que l'une des parties estime que les médiateurs ferment les yeux sur certaines violations tout en condamnant sélectivement d'autres acteurs, le processus tout entier vacille. La diplomatie cesse alors d'apparaître comme un instrument de paix pour devenir, aux yeux des protagonistes, un simple prolongement des rapports de force internationaux.

L'autre dimension fondamentale de cette déclaration réside dans l'internationalisation assumée du conflit congolais. En évoquant l'armée burundaise, les mercenaires colombiens, les FDLR, les Wazalendo et diverses forces alliées, Corneille Nangaa cherche à démontrer que la guerre dans l'Est de la RDC n'est plus un affrontement strictement interne.

Elle est devenue un espace de convergence d'intérêts militaires, économiques et géopolitiques où se mêlent États, groupes armés, partenaires occidentaux et réseaux sécuritaires transnationaux. Une telle lecture, qu'on la partage ou non, traduit l'effondrement progressif du récit officiel d'une simple opération de stabilisation nationale.

Plus inquiétant encore est le glissement perceptible du discours politique congolais vers une normalisation de la violence contre les civils au nom de la lutte sécuritaire. Lorsqu'un pays s'habitue à voir des marchés, des villages ou des zones densément peuplées devenir des théâtres réguliers de bombardements, il entre dans une forme de banalisation de l'horreur dont les conséquences historiques sont toujours tragiques.

L'expérience de nombreux conflits contemporains montre que l'impunité des crimes commis contre les populations civiles constitue rarement une exception passagère ; elle devient généralement un système.

Dans ce contexte, la dénonciation de Corneille Nangaa vise également à retourner contre Kinshasa l'argument de la légitimité internationale. Pendant longtemps, le pouvoir congolais a cherché à présenter ses adversaires comme les seuls responsables de la déstabilisation de l'Est du pays.

Désormais, l'AFC/M23 tente de déplacer le centre de gravité du débat en accusant directement les autorités congolaises de violations graves du droit humanitaire et en interpellant publiquement les partenaires occidentaux sur leur silence présumé.

Mais au-delà des discours antagonistes, une réalité demeure incontestable : ce sont les populations civiles qui paient le prix le plus effroyable de cette guerre interminable. A Mushaki comme ailleurs, les victimes ne meurent ni pour des considérations géostratégiques ni pour des équilibres diplomatiques ; elles meurent parce qu'un conflit sans issue claire finit toujours par engloutir ceux qui n'en sont pas les décideurs.

Chaque bombardement qui frappe des civils éloigne davantage la perspective d'une réconciliation nationale et approfondit les fractures déjà béantes de la société congolaise.

L'histoire enseigne pourtant une vérité constante : aucun pouvoir ne peut durablement gouverner par l'accumulation de la peur, par la militarisation permanente du politique et par la certitude de l'impunité internationale. Les alliances changent, les soutiens diplomatiques fluctuent, les intérêts stratégiques se déplacent. Mais les morts civils, eux, demeurent dans la mémoire des peuples et deviennent souvent les fondations des crises futures.

C'est précisément là que réside le danger majeur de la situation actuelle. A force d'ambiguïtés diplomatiques, de condamnations sélectives et de calculs géopolitiques, la communauté internationale risque de contribuer involontairement à la délégitimation progressive de toute architecture de paix dans la région.

Car lorsqu'une médiation cesse d'être perçue comme impartiale, elle ne produit plus de stabilité ; elle devient elle-même un facteur supplémentaire de radicalisation et de défiance.

Corneille Nangaa s'est élevé avec virulence contre ce qu'il présente comme des bombardements délibérément dirigés contre des populations civiles congolaises

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/Le-langage-de-l-impunite-ou-la-mediation-disqualifiee.html

Enregistrer un commentaire

0Commentaires

Enregistrer un commentaire (0)