Guerre contre l'Iran et accusation en miroir #rwanda #RwOT

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Lorsque les États-Unis se posent en arbitre mondial de la morale nucléaire - surveillant l'Iran pour des armes dont il n'a jamais été prouvé qu'il dispose - ils ne font pas simplement de la politique étrangère. Ils rejouent un schéma plus profond que les chercheurs sur les violences de masse ont depuis longtemps mis en évidence : la projection comme justification, la peur comme politique, et ce que Robert Jay Lifton et Eric Markusen ont appelé la " mentalité génocidaire ".

Développer cette analyse conduit à une question difficile : comment le seul pays ayant utilisé l'arme nucléaire en temps de guerre peut-il devenir le principal gardien de la retenue nucléaire ?

Les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki en 1945 demeurent des événements sans équivalent dans l'histoire humaine. Aucun autre État n'a franchi ce seuil. Pourtant, au fil des décennies, les États-Unis ont construit un cadre moral et stratégique dans lequel leur propre arsenal nucléaire est présenté comme stabilisateur, tandis que les arsenaux hypothétiques des autres sont décrits comme déstabilisateurs.

Il ne s'agit pas seulement d'hypocrisie. C'est ce que Lifton décrit, dans The Nazi Doctors (1986), comme un " dédoublement " : un mécanisme psychologique qui permet à des individus ou à des institutions de maintenir simultanément deux positions morales contradictoires : " Le moi se divise en deux entités fonctionnelles… de sorte qu'une partie peut participer à la mise à mort tandis que l'autre reste engagée dans la guérison. "

Transposé au comportement des États, ce " dédoublement " permet à une nation de se percevoir à la fois comme garante de l'ordre mondial et comme détentrice d'armes capables d'anéantir des civilisations. La contradiction n'est pas résolue, elle est redéfinie : nos armes garantissent la paix ; les leurs annonceraient le désastre.

Dans The Genocidal Mentality (1991), Lifton et Markusen prolongent cette analyse en notant que " les auteurs de violences perçoivent souvent leurs victimes comme une menace pour leur propre survie… même lorsque le rapport de force leur est largement favorable ".

Cette idée est essentielle. La perception de la menace ne découle pas nécessairement d'un danger objectif, mais d'un récit construit - façonné par la mémoire historique, les conditionnements idéologiques et les intérêts stratégiques.

Accusation miroir et précédent nord-coréen

L'accusation selon laquelle l'Iran chercherait à se doter de l'arme nucléaire perdure depuis des décennies, malgré l'absence de preuve décisive. Cette persistance est en elle-même révélatrice : elle indique que l'accusation remplit une fonction qui dépasse sa base factuelle.

Le cadre d'analyse de Lifton permet d'en comprendre la logique. Dans des contextes génocidaires - ou proches de l'être - l'" image en miroir " n'est pas un accident rhétorique, mais une nécessité fonctionnelle. En attribuant à l'autre ses propres intentions ou capacités, on se construit un alibi moral.

Comme l'écrit Lifton : " L'ennemi se voit attribuer le rôle de destructeur potentiel, justifiant ainsi sa propre initiative destructrice. "

C'est cette logique qui transforme le soupçon en certitude. Il ne s'agit pas de dire que l'Iran possède des armes nucléaires, mais de le présenter comme un acteur qui les utiliserait inévitablement de manière irresponsable. Ce futur imaginé est alors traité comme une réalité présente.

Ainsi, la prévention devient défense. Les sanctions deviennent protection. L'isolement devient nécessité.

Pour comprendre pleinement pourquoi la dissuasion nucléaire s'enracine dans des États comme la Corée du Nord, il faut revenir au traumatisme fondateur de la guerre de Corée. L'ampleur des destructions y est souvent minimisée dans les discours occidentaux, mais elle reste centrale dans la mémoire politique nord-coréenne.

Lorsque la péninsule coréenne fut divisée au début des années 1950, la guerre qui s'ensuivit fut marquée par des bombardements aériens d'une intensité exceptionnelle menés par les États-Unis. Des villes entières, des villages, des infrastructures furent systématiquement détruits dans le Nord. La doctrine de l'US Air Force évolua alors vers une logique explicitement formulée comme consistant à bombarder " tout ce qui bouge ". Les conséquences furent catastrophiques : des centaines de milliers, voire des millions de civils nord-coréens périrent, et les infrastructures furent anéanties à un degré rarement égalé dans les conflits modernes.

Le général Curtis LeMay, qui supervisa une grande partie de ces opérations de " bombardement stratégique ", reconnut plus tard avec une franchise saisissante que les forces américaines avaient " brûlé presque toutes les villes de Corée du Nord ". Il ne s'agissait pas de destructions accidentelles, mais d'une entreprise systématique.

Un officier militaire américain déclara qu'au cours d'une " journée moyenne bien remplie ", les pilotes de la guerre de Corée larguaient environ 70 000 gallons de napalm. Ce carburant gélifié incendiaire était cyniquement surnommé " huile de cuisson ".

En mai 1951, le général Douglas MacArthur, ancien commandant suprême des forces américaines, témoigna devant le Congrès et déclara :

" La guerre en Corée a déjà presque détruit cette nation de 20 millions d'habitants. Je n'ai jamais vu une telle dévastation. J'ai vu, je suppose, autant de sang et de désastres que n'importe quel homme vivant, et cela m'a soulevé le cœur, la dernière fois que j'y suis allé. Après avoir vu ces ruines et ces milliers de femmes et d'enfants… j'ai vomi. "

L'un des épisodes les plus dévastateurs fut le bombardement des barrages hydroélectriques, notamment ceux qui contrôlaient des systèmes essentiels d'irrigation agricole. Lorsque ces barrages furent détruits, d'immenses inondations se déversèrent en aval, anéantissant cultures, habitations et communautés entières. Les conséquences humanitaires - famine, déplacements de population et dommages écologiques durables - dépassèrent largement l'impact immédiat des bombardements.

Du point de vue de la Corée du Nord, il ne s'agissait pas simplement d'une guerre, mais d'une quasi-annihilation existentielle. Le souvenir d'une vulnérabilité extrême - l'incapacité de se défendre face à un adversaire technologiquement supérieur capable d'infliger une destruction totale - s'est enraciné dans la psyché stratégique de l'État.

Dans ce contexte, la notion de dissuasion prend un sens radicalement différent. Pour les États-Unis, elle est souvent présentée comme une doctrine stabilisatrice, un système rationnel destiné à prévenir la guerre. Mais pour la Corée du Nord, la dissuasion apparaît comme une réponse à un traumatisme historique vécu. Ce n'est pas une théorie abstraite, mais une leçon tirée de l'expérience : sans capacité crédible de riposte, la destruction n'est pas hypothétique - elle devient inévitable.

Dans cette perspective, la quête nord-coréenne de l'arme nucléaire ne relève pas seulement de la défiance ; elle constitue une tentative de corriger l'asymétrie qui a marqué la guerre de Corée. La capacité nucléaire devient l'ultime égalisateur, la seule garantie que les destructions des années 1950 ne puissent se reproduire.

Cela ne justifie en rien les dangers liés à la prolifération nucléaire. Mais cela met en lumière une amnésie sélective dans le discours international. Lorsque les États-Unis condamnent le programme nucléaire nord-coréen sans reconnaître les conditions historiques qui l'ont engendré, ils reproduisent précisément le schéma décrit par Robert Jay Lifton : l'effacement de sa propre responsabilité dans la construction de la menace perçue.

Il en résulte un cercle fermé d'accusation et de réaction. La Corée du Nord développe des armes pour prévenir une nouvelle catastrophe ; les États-Unis interprètent cela comme une agression ; sanctions et menaces s'intensifient ; et la peur initiale - celle de l'anéantissement - s'enracine davantage encore.

Dans cette optique, la dissuasion apparaît non pas comme un principe neutre, mais comme une construction profondément contextuelle - façonnée par l'histoire, la mémoire et les rapports de force. Pour ceux qui n'ont jamais connu une destruction totale, elle peut sembler un choix stratégique. Pour ceux qui l'ont vécue, elle devient une nécessité perçue.

La dissuasion comme concept détourné

Au cœur de ce discours se trouve la notion de dissuasion - un terme tellement normalisé que la violence qu'il implique est souvent laissée dans l'ombre.

Dans sa forme la plus simple, la dissuasion repose sur la menace d'une riposte écrasante destinée à empêcher un adversaire d'agir. Pendant la Guerre froide, cette logique a évolué vers la doctrine de la " destruction mutuelle assurée " (Mutually Assured Destruction, MAD), un système dans lequel la stabilité mondiale dépendait de la menace crédible d'une annihilation totale. Comme de nombreux critiques l'ont souligné, il s'agissait d'un équilibre précaire, fondé non sur la confiance ou la justice, mais sur la terreur.

Les travaux de Lifton éclairent particulièrement ce paradoxe. Selon lui, la dissuasion nucléaire exige une forme d'anesthésie psychologique - une mise à distance des conséquences humaines des politiques menées : " Il faut éviter d'imaginer la réalité de la mort de masse tout en fondant sa sécurité sur sa possibilité. "

C'est là toute l'absurdité de la dissuasion. Elle exige des dirigeants qu'ils croient et ne croient pas simultanément à l'usage des armes nucléaires : y croire suffisamment pour que la menace soit crédible, mais ne pas y croire au point d'être paralysés moralement.

Dans ce sens, la dissuasion n'est pas simplement une stratégie ; elle est une forme de " dédoublement " collectif à l'échelle géopolitique.

L'ordre nucléaire mondial est souvent présenté comme un système neutre régi par des traités tels que celui de l'Agence internationale de l'énergie atomique et le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Pourtant, dans la pratique, il est profondément inégal.

Les puissances nucléaires reconnues - les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni - sont autorisées à conserver leurs arsenaux indéfiniment, avec des engagements de désarmement largement flous. Dans le même temps, les États extérieurs à ce " club " sont soumis à une surveillance extrême, à des sanctions, et dans certains cas à des interventions militaires.

Cette asymétrie révèle que la non-prolifération ne vise pas uniquement à empêcher une guerre nucléaire. Elle sert aussi à préserver une certaine répartition du pouvoir.

Le cas d'Israël - largement considéré comme détenteur de l'arme nucléaire sans reconnaissance officielle - renforce encore cette lecture. Son arsenal existe dans une zone d'ambiguïté stratégique, largement tolérée par les mêmes acteurs qui exercent une pression intense sur l'Iran.

La question n'est donc pas seulement de savoir pourquoi l'Iran est ciblé, mais pourquoi d'autres ne le sont pas.

Mémoire historique et peur réelle

La relation entre les États-Unis et l'Iran ne peut être comprise sans rappeler le coup d'État de 1953, qui renversa le gouvernement élu de Mohammad Mossadegh et installa le Shah. Cette intervention - et les décennies de régime autoritaire qui ont suivi - a profondément marqué la conscience politique iranienne.

Ici encore, les analyses de Robert Jay Lifton sont éclairantes. Il souligne que les auteurs de violence portent souvent, de manière non reconnue, la conscience de leurs propres actes passés, ce qui façonne leur perception des autres :

" Il existe un sentiment, souvent inconscient, que les rôles pourraient s'inverser — que l'on pourrait devenir victime de la violence que l'on a soi-même infligée. "

C'est là la racine psychologique de l'accusation miroir. Il ne s'agit pas uniquement de projection, mais d'une forme de prédiction fondée sur l'expérience historique. La crainte que l'Iran puisse agir de manière agressive est inséparable de la mémoire des interventions américaines dans la région, y compris les menaces explicites de " changement de régime ".

Dans cette perspective, l'accusation nucléaire devient une forme de défense anticipée contre un renversement redouté des rôles.

Revendiquer l'autorité de contrôler les autres ne repose pas seulement sur la puissance, mais aussi sur la légitimité. Les États-Unis tirent cette légitimité d'un récit de responsabilité, de stabilité et de leadership. Mais ce récit est fragilisé par les réalités mêmes qu'il cherche à occulter.

Comment une nation qui a utilisé l'arme nucléaire, qui maintient un arsenal massif et qui se réserve le droit de l'utiliser de manière préventive peut-elle revendiquer une supériorité morale sur un État qui ne l'a pas fait ?

La réponse ne réside pas dans la logique, mais dans la maîtrise du récit. Lifton et Eric Markusen avertissent que de tels récits sont maintenus par la répétition et le renforcement institutionnel : " Les structures idéologiques… font apparaître des comportements extrêmes non seulement comme acceptables, mais comme nécessaires. " Une fois établies, ces structures deviennent extrêmement résistantes. Elles façonnent la perception publique, orientent les décisions politiques et marginalisent les voix dissidentes.

Un examen plus honnête

Remettre en question le discours nucléaire autour de l'Iran ne revient pas à nier les complexités de la sécurité internationale. Cela revient à exiger une cohérence intellectuelle et morale.

Si les armes nucléaires sont intrinsèquement dangereuses - et elles le sont - alors ce danger ne dépend pas de ceux qui les possèdent. Si la dissuasion est un mal nécessaire, elle doit être reconnue comme telle, et non transformée en vertu. Et si la non-prolifération est un bien mondial, elle doit être appliquée universellement, et non de manière sélective.

Cela implique surtout de confronter les mécanismes psychologiques qui déforment la perception et justifient l'inégalité. Les accusations miroir ne sont pas des reliques de violences passées ; elles sont des forces actives dans la politique contemporaine.

Les travaux de Lifton rappellent une idée fondamentale : la frontière entre défense et agression est souvent tracée non par la réalité, mais par le récit. Et lorsque ce récit repose sur la projection plutôt que sur la vérité, il ne devient pas un rempart contre la catastrophe, mais un chemin qui y conduit.

Au fond, la question n'est pas de savoir si les États-Unis peuvent contrôler le monde. Elle est de savoir si le monde peut supporter un système dans lequel ceux qui détiennent la plus grande capacité de destruction revendiquent aussi le droit exclusif de définir ce qui constitue une menace.

Tant que cette question ne sera pas posée avec honnêteté, la dissuasion nucléaire restera ce qu'elle a toujours été : non pas une garantie de paix, mais un équilibre fragile maintenu par la peur, par la projection - et surtout par le refus de se regarder dans le miroir.

Le cas d'Israël - souvent considéré comme détenteur de l'arme nucléaire sans reconnaissance officielle - illustre une asymétrie du régime de non-prolifération, où certains arsenaux sont tolérés tandis que d'autres font l'objet d'une forte pression internationale

Tom Ndahiro



Source : https://fr.igihe.com/Guerre-contre-l-Iran-et-accusation-en-miroir.html

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