Après les sous-secrétaires généraux des Nations unies et la cheffe par intérim de la MONUSCO, c'est au tour de l'Union européenne de franchir le seuil oriental de la République démocratique du Congo.
Ce ne sont pas de simples visites de courtoisie, encore moins de banales séquences protocolaires. Ce qui se joue là excède la photographie officielle : il s'agit d'un infléchissement profond de la paratique diplomatique.
En s'affichant à Goma aux côtés de Corneille Nangaa et de la direction de l'AFC/M23, la commissaire européenne Hadja Lahbib a de fait entériné une réalité que Kinshasa s'efforce encore de conjurer : l'Est congolais ne se comprend plus exclusivement depuis les salons de la capitale.
L'AFC/M23 est devenu un passage obligé pour quiconque prétend " voir le terrain ", non plus à travers des rapports, mais dans la matérialité rugueuse des faits.
Depuis février 2026, Goma s'impose comme une seconde capitale de facto, non par un décret, mais par la force d'un contrôle territorial effectif.
Officiellement, la démarche de Mme Lahbib relève de l'impératif humanitaire : évaluer les besoins, sécuriser les couloirs d'assistance, garantir l'accès aux populations. Mais à Goma, l'humanitaire ne saurait être dissocié du politique. L'accès aux axes routiers, aux aéroports, aux stocks et aux flux logistiques ne se négocie pas dans l'abstraction juridique ; il se discute là où se trouvent les verrous. Or ces verrous sont, en partie, détenus par l'AFC/M23.
L'image est donc lourde de conséquences : dialoguer pour sauver des vies revient, de facto, à reconnaître l'existence d'un interlocuteur opérationnel.
Corneille Nangaa l'a parfaitement compris. Il ne réclame pas l'adhésion ; il sollicite l'écoute. En évoquant les sanctions internationales et la vulnérabilité dans laquelle elles placent son mouvement, il construit une posture d'acteur contraint mais responsable. Le message est limpide : si Bruxelles vient à Goma, c'est qu'il y a, sur place, une autorité capable d'engagements concrets.
Les annonces de libérations, les gestes d'" apaisement ", les promesses de coopération ne sont pas seulement des mesures tactiques ; elles participent d'une stratégie de légitimation progressive.
Kinshasa face au réel : l'épreuve d'un pouvoir dissocié
Pour le président Félix Tshisekedi, la séquence constitue un revers stratégique d'une rare densité. Elle fragilise d'abord le récit officiel. La ligne du " tout-Kinshasa " sanctions, isolement diplomatique, refus de tout dialogue avec une entité qualifiée de terroriste se heurte désormais à la réalité des visites internationales.
Ce n'est pas une reconnaissance formelle ; c'est une reconnaissance fonctionnelle. Et, dans l'ordre des rapports de force, la reconnaissance fonctionnelle précède souvent la mutation politique.
Au-delà du récit, c'est la configuration même de l'État congolais qui se trouve exposée. La République démocratique du Congo vit désormais sous le régime d'une dualité territoriale. Kinshasa conserve la légalité constitutionnelle, l'appareil administratif, la représentation internationale.
Goma, sous l'influence de l'AFC/M23, impose la factualité d'un contrôle effectif : administration locale, régulation des flux, arbitrage des litiges, gestion sécuritaire. Il ne s'agit plus seulement d'une force armée ; il s'agit d'une structure de gouvernance parallèle qui, qu'on la conteste ou non, produit des effets d'autorité.
Il serait erroné d'affirmer que la commissaire européenne est venue reconnaître une entité rebelle. Son objectif affiché demeure la protection des civils et l'allégement de la souffrance humanitaire. Mais en politique tout comme en diplomatie, les images ont leur propre symbolique. Une poignée de main à Goma, dans un contexte de sanctions, vaut parfois davantage qu'un communiqué de fermeté rédigé à Bruxelles. Chaque visite crée un précédent ; chaque précédent installe une habitude ; chaque habitude façonne une nouvelle normalité.
Or le temps politique, lui, ne suspend pas son cours. À mesure que s'approche l'échéance constitutionnelle du mandat présidentiel, l'écart entre la légalité proclamée et la réalité contrôlée risque de devenir l'axe central de la recomposition congolaise.
Ainsi s'opère, sous nos yeux, un déplacement silencieux du centre de gravité. Non par proclamation solennelle, mais par la répétition obstinée des faits. Et, en diplomatie comme en politique, ce sont souvent les faits répétés qui finissent par faire doctrine.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Goma-ou-le-nouveau-centre-de-gravite-diplomatique.html