Une telle mise en cause, exprimée dans l'enceinte multilatérale par excellence, ne relève pas d'un simple contentieux bilatéral. Elle engage la crédibilité des mécanismes internationaux de protection des droits humains et interroge la responsabilité des États dans la préservation du tissu social.
L'aide humanitaire, par essence, est neutre, impartiale et exclusivement orientée vers le soulagement des souffrances. La détourner à des fins politiques, ou l'inscrire dans une dramaturgie accusatoire destinée à renforcer une posture victimaire, constituerait une dénaturation profonde de son objet.
Plus préoccupante encore est l'allégation d'une normalisation des discours de haine. Car lorsque la parole publique, loin d'apaiser, attise les fractures identitaires, elle prépare le terrain aux violences futures.
Les mots, en politique, ne sont jamais anodins : ils façonnent l'imaginaire collectif, légitiment ou délégitiment des appartenances, tracent des frontières symboliques entre le " nous " et le " eux ". Les banaliser, c'est consentir à leur pouvoir corrosif.
Impunité, complaisance et fabrique de l'opinion : les périls d'un engrenage
Dans cette perspective, Kigali a cité des cas précis, évoquant notamment le refus de poursuites judiciaires à l'encontre du général Sylvain Ekenge, ainsi que l'indulgence dont bénéficierait Justin Bitakwira, figure politique régulièrement associée à des déclarations controversées.
Au-delà des personnes, c'est le principe même de l'égalité devant la loi qui se trouve interrogé. Car l'État de droit ne saurait tolérer que l'appartenance politique ou l'utilité circonstancielle protège de toute reddition de comptes.
À ces éléments s'ajoute une accusation plus diffuse mais non moins lourde de conséquences : celle d'un financement, direct ou indirect, de relais médiatiques ou para-médiatiques présentés comme " communicateurs du Chef de l'État ", chargés d'irriguer l'espace public de narratifs hostiles, voire stigmatisants. Une telle pratique traduit une stratégie de captation de l'opinion, où la communication ne vise plus à éclairer, mais à polariser ; non à informer, mais à mobiliser les affects les plus inflammables.
Le danger d'un tel engrenage est double. À l'intérieur, il fragilise le pacte civique en substituant à la délibération rationnelle une logique d'ennemi désigné. À l'extérieur, il altère la crédibilité internationale d'un État déjà confronté à des défis sécuritaires et institutionnels majeurs.
L'impunité perçue, la complaisance sélective et la diffusion de discours identitaires créent un climat où la suspicion supplante la confiance, et où la loyauté nationale se confond avec l'hostilité envers l'autre.
En définitive, la question soulevée à Genève dépasse les rivalités diplomatiques. Elle touche au cur même de la responsabilité politique : gouverner, ce n'est pas instrumentaliser la souffrance ni cultiver la division ; c'est garantir l'égalité devant la loi, protéger la dignité de tous et veiller à ce que la parole publique n'ouvre jamais la voie à l'irréparable.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/A-Geneve-une-interpellation-de-la-conscience-internationale.html