L'ivresse du pouvoir et la tentation de l'illimitation constitutionnelle #rwanda #RwOT

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La République démocratique du Congo paraît aujourd'hui engagée dans une telle séquence. Les grandes manœuvres ont commencé ; les repositionnements s'opèrent à un rythme fébrile, tandis que les stratégies de conservation du pouvoir se dévoilent avec une franchise de plus en plus brutale.

Dans ce tumulte politique, le camp présidentiel, longtemps rompu à l'art de la diversion et de la mise en scène politique, semble aujourd'hui donner les signes d'un certain essoufflement. Pendant plus d'une année, ses relais ont mobilisé l'opinion autour d'une intense campagne diplomatique visant à obtenir des sanctions internationales contre leurs adversaires régionaux.

Cette croisade, présentée comme une priorité stratégique, devait constituer un tournant décisif dans l'équilibre du rapport de forces. Or, au terme de ce long effort, les résultats apparaissent d'une modestie telle qu'ils frisent l'insignifiance politique.

A peine cette séquence achevée qu'une autre entreprise, bien plus lourde de conséquences pour l'avenir institutionnel du pays, semble désormais engagée : celle de la révision, voire de la transformation de la Constitution. Le débat ne se situe plus seulement dans le registre juridique ; il touche désormais au cœur même du pacte républicain.

Car derrière les discours officiels et les justifications circonstancielles, une idée semble progressivement s'imposer dans certains cercles du pouvoir : celle selon laquelle le chef de l'État, arrivé au terme de ses mandats constitutionnels, ne serait pas seulement détenteur d'une fonction politique, mais porteur d'une mission historique qui transcenderait les limites fixées par la loi fondamentale.

Cette rhétorique de la mission est l'un des symptômes les plus classiques des régimes gagnés par l'ivresse du pouvoir. Lorsque l'exercice de l'autorité cesse d'être encadré par les règles impersonnelles de l'État de droit, il se pare volontiers d'une dimension quasi providentielle : l'homme au sommet ne serait plus un simple serviteur de la Constitution, mais l'instrument d'un destin national supposé justifier l'exception permanente.

Or, l'histoire politique du continent africain et bien au-delà a montré combien cette tentation de l'illimitation constitue l'une des dérives les plus périlleuses de la vie publique. Car lorsqu'un pouvoir commence à considérer la Constitution comme un obstacle plutôt que comme une norme, il franchit un seuil dangereux : celui où la loi cesse d'être la règle commune pour devenir un simple instrument au service des ambitions du moment.

Ce pays n'est pourtant pas la propriété d'un individu, pas davantage l'héritage d'un groupe d'intérêts, fût-il momentanément installé aux commandes de l'État. Il appartient à un peuple dont la souveraineté ne saurait être confisquée par ceux qui, grisés par l'exercice du pouvoir, finiraient par croire qu'ils échappent eux-mêmes à la loi fondamentale.

D'autant que le bilan politique invoqué pour justifier cette prétendue mission historique ne plaide guère en faveur de ses promoteurs. Les années écoulées ont été marquées par une inquiétante aggravation des fractures internes : la résurgence d'un tribalisme agressif, parfois encouragé ou instrumentalisé ; l'installation d'une culture de prédation économique qui a vu se multiplier les scandales de détournement ; l'usage récurrent de la peur comme mode de gouvernement, à travers des campagnes d'intimidation, des arrestations arbitraires et des violences ayant frappé des populations civiles déjà éprouvées.

Loin d'apaiser le pays, ces pratiques ont contribué à nourrir un climat de défiance généralisée et à fragiliser davantage des institutions pourtant déjà éprouvées par des décennies de crises.

Et pourtant, malgré ce tableau préoccupant, certains persistent à invoquer une mission supérieure qui justifierait de prolonger indéfiniment leur présence au sommet de l'État. Si cette mission existe réellement, force est de constater qu'elle semble, pour l'heure, conduire le pays non vers la stabilité ou la prospérité, mais vers un approfondissement du désordre politique et institutionnel.

Mais toute époque de dérive porte également en elle les germes de sa propre contestation.

Car face à l'ivresse du pouvoir peut surgir une autre forme de mission, bien différente : celle qui consiste à défendre les principes fondamentaux de la République, à préserver l'intégrité de la Constitution et à rappeler que la souveraineté populaire ne se négocie pas au gré des ambitions personnelles.

L'histoire politique est riche d'exemples où des peuples, confrontés à la tentation de l'autoritarisme constitutionnel, ont opposé une résistance civique suffisamment forte pour empêcher la confiscation de leurs institutions. Cette résistance ne procède ni de la violence ni de la démagogie ; elle naît de la conviction profonde que certaines limites ne peuvent être franchies sans compromettre l'avenir même de la nation.

Si certains estiment avoir pour mission de prolonger indéfiniment leur domination politique, d'autres peuvent légitimement se reconnaître une mission d'une tout autre nature : celle de mettre un terme à cette dérive et de rappeler, avec la fermeté qu'exige la situation, que nul pouvoir n'est au-dessus de la Constitution.

Car lorsqu'un régime en vient à considérer la loi fondamentale comme une simple formalité amendable à volonté, il cesse d'être l'expression de la République pour devenir l'instrument d'une volonté particulière.

Et c'est précisément à ce moment-là que l'histoire, implacable, commence à écrire la suite.

Dans un tumulte politique, le camp présidentiel, longtemps rompu à l'art de la diversion et de la mise en scène politique, semble aujourd'hui donner les signes d'un certain essoufflement

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/L-ivresse-du-pouvoir-et-la-tentation-de-l-illimitation-constitutionnelle.html

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