L'accusation est grave ; elle convoque les catégories les plus solennelles du droit des conflits armés et suggère des violations massives, répétées et caractérisées du droit international humanitaire.
Dans un théâtre aussi instable que l'Est de la République démocratique du Congo, la parole publique n'est jamais neutre. Elle est performative. Elle façonne les perceptions, radicalise les positions et infléchit les dynamiques diplomatiques.
Lorsqu'un cessez-le-feu à peine proclamé se trouve aussitôt entaché d'allégations d'atrocités, c'est toute l'architecture fragile de la désescalade qui vacille. Le cessez-le-feu cesse d'être un prélude à la paix pour devenir un interlude rhétorique entre deux séquences d'hostilités.
Le communiqué de l'AFC/M23 évoque des " inhumanités insupportables " perpétrées sur des femmes, des enfants et des personnes âgées, assimilées à des violations massives du droit international humanitaire. Une telle qualification ne relève pas d'un simple vocabulaire polémique : elle convoque implicitement les Conventions de Genève, les principes de distinction et de proportionnalité, ainsi que l'interdiction absolue des attaques dirigées contre des civils. Employer ces termes, c'est inscrire le conflit dans le registre de la responsabilité internationale.
Cependant, dans les conflits contemporains, l'accusation est aussi une arme stratégique. Elle cherche à mobiliser l'opinion, à contraindre les chancelleries, à susciter des condamnations. La dénonciation du " silence " des intervenants humanitaires et des organisations de défense des droits humains participe de cette dramaturgie : elle vise à mettre en demeure les acteurs internationaux de se positionner, sous peine d'être assimilés à une indifférence coupable.
Le caractère " prévisible " de ces allégations, selon certains observateurs, s'inscrit dans une histoire longue de violations répétées et de cycles de trêves aussitôt rompues. La répétition, ici, devient argument : si les violations sont perçues comme systématiques, la confiance dans les engagements officiels s'érode inexorablement. La parole de l'État, lorsqu'elle est jugée démentie par les faits à plusieurs reprises, perd sa capacité performative. Elle ne rassure plus ; elle suscite le scepticisme.
Crédibilité érodée et silence international : l'épreuve du droit et de la légitimité
La question centrale n'est pas seulement celle de la véracité des accusations, laquelle appelle enquêtes indépendantes, vérifications factuelles et expertise juridique mais celle de la crédibilité des acteurs. Dans tout conflit, la confiance est un capital stratégique. Lorsqu'elle est entamée, chaque déclaration officielle est interprétée à l'aune d'un passif accumulé.
Si la parole au sommet de l'État est perçue comme ayant perdu sa crédibilité " depuis des lustres ", y compris sur des dossiers mineurs, alors elle peine d'autant plus à convaincre lorsqu'il s'agit de démentir des accusations graves. La cohérence institutionnelle ne se construit pas dans l'urgence d'une crise ; elle se forge dans la constance, la transparence et la reddition de comptes. Là où les engagements sont fréquemment démentis par les événements, la suspicion devient réflexe.
En parallèle, le " silence " reproché à la communauté internationale révèle une autre tension : celle qui oppose l'exigence morale à la prudence diplomatique. Les organisations humanitaires et les institutions multilatérales sont tenues à des standards de vérification rigoureux avant toute prise de position publique.
Pourtant, dans des contextes où les civils sont allégués victimes de violences massives, l'attente d'une réaction rapide se fait pressante. L'absence de déclaration est alors interprétée comme indifférence, voire complicité tacite.
Il convient néanmoins de rappeler que l'invocation du droit international humanitaire n'est pas un simple instrument rhétorique. Si des violations graves sont établies, elles engagent potentiellement des responsabilités pénales individuelles et étatiques. Le droit des conflits armés n'est pas décoratif : il constitue le dernier rempart normatif contre la barbarie. Encore faut-il que les mécanismes d'enquête, de documentation et de sanction puissent fonctionner sans entrave.
Ainsi, la situation révèle une double fragilité : celle du cessez-le-feu, déjà menacé par des accusations croisées et celle de la crédibilité institutionnelle, tant nationale qu'internationale. Lorsque la confiance se dissout, le conflit se nourrit de la défiance. Les mots deviennent des projectiles ; les communiqués, des champs de bataille.
Dans un tel contexte, la restauration de la crédibilité ne peut passer que par des mécanismes indépendants d'établissement des faits, une transparence accrue des autorités et un engagement sincère envers les normes du droit international humanitaire.
Faute de quoi, chaque trêve sera perçue comme une manuvre, chaque déclaration comme une diversion et chaque silence comme une faute.
La paix durable ne se décrète pas ; elle se construit sur la vérité, la responsabilité et la cohérence. Sans ces piliers, le cessez-le-feu demeure une parenthèse fragile dans la continuité du fracas.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/La-parole-de-guerre-dans-l-ombre-des-violations-alleguees.html