En brandissant explicitement l'hypothèse d'une extension du théâtre des hostilités vers le Burundi, hypothèse conditionnée, insiste-t-on, à la poursuite de décollages de drones et d'aéronefs de combat, le mouvement ne se contente plus d'une posture défensive ou de la dénonciation rituelle des ingérences régionales.
Il institue un registre dissuasif, frontal, assumé, où l'avertissement précède l'acte et où la parole se veut performative.
La revendication de neutralisation du centre de commandement des drones à l'aéroport de Kisangani, participe de cette dramaturgie stratégique. L'enjeu n'est pas tant la matérialité des faits que leur mise en récit.
Corneille Nangaa signifie que les lignes ont bougé, que le rapport des forces s'est reconfiguré et que toute projection de puissance aérienne ou télépilotée serait désormais " traitée à la source ", sans discrimination.
Dans ce lexique de la fermeté, le Burundi est sommé de mesurer ses gestes, de renoncer aux décisions hâtives et aux calculs d'opportunité réputés mercantiles, sous peine d'un coût présenté comme prohibitif.
Ce langage n'est pas celui de l'escalade gratuite, mais celui d'une dissuasion par la parole, où l'avertissement public vise à contraindre l'adversaire à la retenue. Les jours annoncés comme " décisifs " s'inscrivent ainsi dans une temporalité tendue, où l'incertitude devient un instrument et l'ambiguïté un levier.
Corneille Nangaa, chef d'orchestre d'un tempo imposé
Au cur de cette séquence, la figure de Corneille Nangaa s'impose comme un acteur désormais central, non seulement militaire, mais diplomatique. Qu'on le veuille ou non, il dicte le tempo. Sa parole cadence l'agenda, force les réactions, oblige Kinshasa à répondre sur un terrain qui n'est plus exclusivement institutionnel.
Là réside sa montée en puissance : dans la capacité à transformer des signaux militaires en capital politique et des déclarations en points de passage obligés pour ses adversaires comme pour ses interlocuteurs.
La région, elle, demeure plongée dans une lisibilité brouillée. La destruction annoncée de drones, la fragilisation voire la caducité de l'alliance entre Kinshasa et Bujumbura, l'offre de dialogue ostensiblement boudée par une opposition non armée, la nouvelle signature de Doha : autant de paramètres qui se succèdent sans dissiper la brume stratégique. Le ciel reste chargé, non par excès d'événements, mais par défaut de cohérence.
Dans ce paysage mouvant, la diplomatie informelle, musclée, parfois abrasive de Nangaa s'affirme comme un fait politique. Elle contraint le président Tshisekedi à composer, à ajuster, à réagir, souvent en aval plutôt qu'en amont.
Le centre de gravité du débat se déplace : de la seule légitimité institutionnelle vers l'efficacité perçue, de la rhétorique de principe vers la capacité à peser sur le réel.
Ce déplacement n'est ni anodin ni sans risques. Il révèle une région où les paradigmes s'entrechoquent, où la parole armée concurrence la parole d'État et où la diplomatie classique peine à reprendre la main.
Reste à savoir si cette cadence imposée ouvrira la voie à une recomposition négociée ou si elle ne fera qu'accélérer une dynamique dont personne, au fond, ne maîtrise pleinement l'issue.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/La-dissuasion-comme-nouvel-instrument-de-puissance.html