De nombreux rapports émanant des Nations unies, d'organisations internationales de défense des droits humains ainsi que d'institutions académiques et de recherche en ont minutieusement établi la prévalence, les formes récurrentes et le rôle profondément délétère dans l'alimentation des violences et des conflits à caractère ethnique.
Ce discours vise de manière privilégiée les locuteurs du kinyarwanda et, plus spécifiquement, les communautés tutsies et trouve dans les réseaux sociaux un vecteur de diffusion d'une redoutable efficacité, permettant une propagation rapide, massive et souvent incontrôlée.
Loin d'être un phénomène conjoncturel, le discours de haine s'inscrit dans une continuité historique de plusieurs décennies, tout en connaissant des recrudescences notables lors des périodes de tension politique aiguë ou de résurgence des affrontements armés, notamment durant les campagnes électorales ou lors des offensives du mouvement M23.
Sa diffusion ne saurait être imputée à des acteurs marginaux : elle engage un spectre large et préoccupant de responsables politiques, de leaders communautaires, de membres de la société civile, ainsi que de segments actifs de la diaspora congolaise, contribuant ainsi à sa banalisation et à sa légitimation implicite dans l'espace public.
Les groupes principalement ciblés sont les Congolais Banyarwanda, les Banyamulenge et, plus largement, les Tutsis, fréquemment réduits à des figures de l'ennemi intérieur par un lexique de déshumanisation particulièrement violent. Ils sont assimilés à des " serpents ", des " cafards " ou de la " vermine " et désignés comme des " infiltrés " ou des " envahisseurs étrangers ".
Cette rhétorique n'est pas sans rappeler, de manière tragiquement éloquente, celle qui précéda et accompagna le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994, ce qui confère à ces discours une gravité particulière au regard du droit international et de la prévention des crimes de masse.
Conséquences humaines, carences juridiques et réponses internationales
Les effets de ce discours de haine sont largement documentés et établissent un lien direct entre la parole incitative et l'aggravation des fractures communautaires. Les rapports font état d'une exacerbation de la défiance mutuelle, d'incitations explicites ou implicites à la discrimination, à l'hostilité et à la violence, allant jusqu'à la commission de crimes d'atrocité, d'exécutions sommaires et d'autres violations graves des droits humains.
Cette dynamique contribue puissamment à l'effondrement de la cohésion sociale et accentue une crise humanitaire déjà endémique, marquée par des déplacements massifs de populations et une insécurité chronique.
L'une des faiblesses structurelles mises en lumière par cette documentation réside dans l'insuffisance, voire l'absence, d'un cadre juridique adapté en RDC pour prévenir, sanctionner et endiguer efficacement le discours de haine, en particulier dans l'environnement numérique.
L'absence d'une législation claire et d'une politique cohérente en matière de régulation des contenus en ligne entrave considérablement la possibilité de poursuivre les auteurs de tels propos et favorise un climat d'impunité préjudiciable à l'État de droit.
Face à cette situation alarmante, les Nations unies ont déployé diverses initiatives, tant au niveau global que local, afin de contrer la prolifération du discours de haine. Celles-ci s'inscrivent notamment dans la Stratégie et le Plan d'action des Nations unies contre le discours de haine, ainsi que dans l'instauration d'une Journée internationale consacrée à sa prévention.
Des campagnes de sensibilisation, notamment radiophoniques, ont également été mises en uvre pour promouvoir un discours responsable et apaisé au sein de la population.
Parallèlement, de hauts responsables onusiens, parmi lesquels le Haut-Commissaire aux droits de l'homme et le Conseiller spécial pour la prévention du génocide ont, à de multiples reprises, exprimé leur vive inquiétude et exhorté les autorités congolaises à condamner sans ambiguïté ces dérives verbales et à prendre des mesures concrètes pour les endiguer.
Les travaux du Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l'homme (BCNUDH), qui a recensé des milliers d'allégations de discours haineux sur des périodes données, tout comme les analyses d'organisations non gouvernementales et de centres de recherche, constituent aujourd'hui un corpus probant et irréfutable.
Ils appellent à une réponse politique, juridique et morale à la hauteur des enjeux, afin d'éviter que la parole de haine ne se mue, une fois encore, en prélude à l'irréparable.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/La-documentation-foisonnante-du-discours-de-haine-en-RDC.html