
IGIHE : Jean-Pierre Peeters, vous venez de publier le livret intitulé " 30 ans après : encore et toujours les mêmes interrogations. Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?
Jean-Pierre Peeters : Les 30 ans après correspondent un peu, de choses près, au temps que j'ai passé là-bas, et je voulais, dans l'écriture, être témoin de ce que j'ai vu, de ce que j'ai ressenti, et de tout ce que j'ai compris. J'ai voulu apporter, en quelques tableaux, le témoignage de quelqu'un de sincère. Je ne suis pas en politique. Je ne suis pas quelqu'un qui s'occupe d'histoire. J'ai seulement voulu être témoin de ce que j'ai vu.
IGIHE : Dans votre livre, vous avez évoqué les escrocs de l'histoire. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Jean-Pierre Peeters : Je vous remercie pour la question, parce qu'en fait, les escrocs de l'histoire, effectivement, c'est tout un chapitre du livre, c'est le cur du livre. Les autres chapitres ne sont là que pour expliquer aux lecteurs d'abord comment on en est arrivé au génocide des Tutsi en 1994.
Le cur de l'histoire, mon vrai coup de gueule, en fait, c'est justement de dénoncer ces escrocs de l'histoire qui veulent imposer la leur à la place de ceux qui l'ont vécu et qui vivent encore aujourd'hui sur le terrain, c'est-à-dire au Rwanda. Et donc, dénoncer les crimes, ça, c'est une chose, mais il fallait surtout pointer du doigt ceux qui ont permis que ce crime puisse se perpétrer, ceux qui ont permis que plus d'un million de gens meurent parce qu'on ne voulait plus d'eux sur terre.
IGIHE : Vous avez dit aussi : qu'il faut écrire, oui, mais pourquoi ?
Jean-Pierre Peeters : Au début, j'ai voulu me réfugier dans l'écriture, un petit peu comme l'exutoire d'une douleur interne qui est indicible pendant des années. Ce que j'ai vu, ce que j'ai vécu, mais pas seulement au Rwanda, parce qu'en fait, mon histoire commence au Burundi. J'ai vécu les histoires de Ntega Marangara en 1988 et tout ce qui s'est passé après. J'ai vécu ça comme une vraie blessure.
Mais ce qui m'a réellement poussé à écrire, c'est ce qui s'est passé au Rwanda, parce que le crime des crimes a été poussé à son paroxysme et que ce qui est arrivé au Rwanda est quelque chose qui est difficilement explicable. On peut difficilement faire comprendre à des gens que des génocidaires se sont mis au travail. C'étaient eux-mêmes qui le disaient comme ça : ils partaient le matin au travail, ils allaient tuer, et pendant trois mois, pendant ces jours-là, en fait, ils en ont tué entre 10 000 et 12 000 par jour.
Pourquoi écrire ? Tout ce que j'ai vu m'a profondément marqué, et il m'a fallu pas moins d'une quinzaine d'années avant de pouvoir trouver le sommeil la nuit. J'étais incapable de passer une journée sereine, c'était une hantise. Et je dis ça : je n'ai perdu personne de mon sang, je n'ai vu que des amis, que des connaissances mourir.
Je n'ai perdu personne de chez moi, mais la colère intérieure était quelque chose que je n'arrivais pas à surmonter. J'ai pensé réellement que l'écriture du livre, qui m'a pris pratiquement trois ans et demi, allait me servir justement d'exutoire, où j'allais pouvoir essayer d'éponger cette douleur et la confiner quelque part dans ma petite tête de manière à ce que je puisse vivre normalement. Quand on est témoin de ça, vous ne pouvez plus vivre normalement.
Ce que je voulais dire, c'est qu'il faut entretenir la mémoire. Et je le dis en début de livre, je dédie ce livre en tant que personne, mais également à la mémoire de tous ceux qui ne pourront pas me lire, mais qui sont ma profonde inspiration.





Karirima A. Ngarambe
Source : https://fr.igihe.com/Quand-on-est-temoin-de-ca-vous-ne-pouvez-plus-vivre-normalement.html